Perpétuer ses variétés du potager façon permaculture


Rédigé par Nicolas Moreau, le chant des cerises, le 7 octobre 2012


Perpétuer les bonnes variétés des légumes du potager ou du jardin est fondamental pour des raisons largement connues : préservation de la diversité, autonomie et indépendance, adaptation aux conditions locales, matériel génétique pour la création de nouvelles variétés, etc. Mais l’art de perpétuer ses semences demande disponibilité, patience, minutie et expérience (qualités qui me font défaut). Dans une optique typiquement permaculture, j’ai réfléchis aux meilleures techniques pour assurer la perpétuation des variétés de la manière la plus simple possible. Une partie de ce travail étant personnel, il est possible que des erreurs se soient glissées !

La tomate, emblème de la sauvegarde amateur des graines et de la diversité. Et pour cause, c’est un des rares légumes qui s’y prête facilement. Source: chez l’arpent nourricier.

Conserver ses graines, au delà de l’opération technique considérée, c’est avoir réussi à trouver le père de la graine que l’on tient dans la main. La mère étant facilement identifiable comme la plante qui porte le fruit dans lequel se trouve la graine, trouver l’origine du père qui a fourni le pollen est plus compliqué. Si le père est inconnu, la graine a pu être issue de la fécondation de deux individus d’une même espèce, mais de variétés différentes, et cette graine donnera une plante aux caractéristiques différentes de celle de la mère. Plus précisément, conserver ses graines c’est avoir réussi à sélectionner le père souhaité.

 

Un peu de biologie …

Pour vraiment comprendre ce qui se passe, et comment (et surtout pourquoi) utiliser une technique, un peu de biologie s’impose.

Lorsque les espèces sont totalement autogames, la mère et le père sont le même individu, et la descendance aura les mêmes caractéristiques que le parent, sans autre intervention de notre part que la récolte des graines. Ces légumes sont l’emblème de la sauvegarde amateur des variétés, puisqu’à la fois assurer la pureté variétale ne demande aucun travail, et on peut faire pousser autant de variétés que l’on souhaite. La tomate et la laitue sont des exemples de légumes autogames.

Malheureusement, les légumes autogame ne sont pas majoritaires. La « nature » préfère un brassage des gènes et une diversité maximale pour pouvoir s’adapter à tout changement de situation. Les espèces allogames nécessitent donc deux plants, l’un étant la mère et l’autre le père. Cette allogamie peut résulter du caractère dioïque de l’espèce (un plant n’a soit que des organes femelles soit que des organes mâles), ou pour le cas des espèces monoïques (organes femelles et mâles séparés mais présents sur un même pied) ou hermaphrodites (une fleur contient les deux types d’organes) par des mécanismes génétiques (incompatibilité du pollen au niveau du plant), temporels (le pollen est relâché à un moment ou l’organe femelle du plant n’est pas réceptif), ou spatiaux (le pollen ne peut pas atteindre l’organe femelle).

Mais l’autogamie ou l’allogamie ne sont pas exclusifs, il s’agit d’un spectre où les espèces se situent. Par exemple une espèce peut être purement autogame car la structure de sa fleur fait que la fécondation a lieu avant l’ouverture de la fleur; une espèce peut être purement allogame à cause d’une incompatibilité génétique; une espèce peut être autogame mais s’hybrider à cause d’une pollinisation possible via des insectes; une espèce peut être allogame à cause d’une contrainte spatiale ou temporelle qui peut être artificiellement annulée par une intervention humaine.

Pour compliquer un peu les choses, certaines espèces comme le maïs sont sujettes dans certains cas à une dépression endogamique. Les mécanismes vus précédemment veillent à un brassage génétique nécessaire. Chez certaines plantes (comme chez les humains), lorsque la population n’est pas assez grande, il se produit un « goulot génétique » qui amène à un affaiblissement de la variété. Pour ces espèces, il faut cultiver et sauvegarder les graines d’un grand nombre de plants. Conserver les graines du meilleur pied de maïs ou du plus bel épis, comme il pourrait être fait assez intuitivement, serait en réalité catastrophique et signifierait la perte de la variété.

Enfin, le vecteur de pollinisation est aussi un facteur très important pour la recherche d’une pureté variétale. Les espèces se divisent principalement en deux gros groupes, les entomophiles étant pollinisés par les insectes (principalement les abeilles domestiques, mais également par les abeilles solitaires, bourdons, mouches, etc), et les anémophiles par le vent. Certaines espèce possèdent plusieurs vecteurs de pollinisation.

 

Conséquences sur les techniques de préservation d’une variété

Les différentes techniques s’adaptent donc aux caractéristiques de l’espèce considérée. Par exemple si les plants d’une variété peuvent  s’autoféconder, mais s’hybrider avec d’autres variétés via les insectes, une cage protégeant cette variété sera nécessaire. S’il ne peut pas y avoir d’autofécondation, alors il faut introduire des pollinisateurs ou utiliser une autre technique.

Le tableau suivant fait le lien entre les caractéristiques biologiques d’un légume, les techniques classiques possibles de conservation variétales, et les conséquences pour un aménagement en permaculture. On peut observer que la panoplie du jardinier-semencier est assez réduite et contraignante, notamment quand il s’agit de variétés allogames ou anémophiles, et que des voisins sont susceptibles de cultiver les mêmes légumes.

 

Les différentes techniques classiques pour assurer la pureté des semences et reproduire la variété, les caractères biologiques associés, et les conséquences pour une conception en permaculture. Légende : ∞ = la technique peut être répliquée pour le nombre voulu de variétés; ? = Technique indépendante du voisinage; X= technique incompatible avec une variété différente présente dans un voisinage incontrôlable

 

 

Sortir du cadre

Les stratégies de conservation classiques sont très performantes, mais elles arrivent assez tard dans la conception d’un « plan de sauvetage » des variétés. Dans le tableau précédent on a vu quelles sont les conséquences de ces techniques sur l’organisation du potager et de la maintenance. Voyons maintenant comment concevoir un système pour faire le moins appel à ces techniques.

a — Remplacer une espèce annuelle/bisannuelle par un équivalent vivace ou à multiplication végétative

Une stratégie élégante mais assez limitée en terme de possibilités. Les légumes vivaces pouvant remplacer (ou compléter) des légumes annuels équivalent se trouvent surtout parmi les brassicacées et les alliacées, ce qui tombe plutôt bien car ce sont des familles d’espèces difficiles à sauver (nécessitant la technique de cages alternées).

 

Équivalents vivaces à certaines espèces annuelles. Attention cette correspondance demande plus de recherches, certaines équivalences n’étant que partielles, ponctuelles, ou sur certains usages.

 

b — Faire pousser les légumes comme les vivaces qu’ils sont

Certains légumes que nous considérons comme annuels sont en fait des espèces vivaces gélives. Pour ces espèces, on peut tenter de déterrer certains plans pour leur faire passer l’hiver hors gel près d’une source de lumière. Par exemple certaines espèces de poivrons peuvent être sauvées d’une année sur l’autre.

c — Supprimer les organes reproducteurs de certaines variétés

Stratégie surtout intéressante pour certaines bisannuelles comme les brassica. Il suffit de prévenir la floraison, ce qui permet toujours de manger la plante, pour pouvoir faire pousser plusieurs variétés mais n’en sauvegarder qu’une seule. La stratégie fonctionne bien avec la #j. Cette stratégie peut se faire pour le maïs en enlevant les organes mâle (pannicules), mais se pose toujours le problèmes du pollen provenant des champs alentours

d — Planter des variétés dont on pourra reconnaitre l’hybridation

C’est une des stratégies les plus prometteuses, mais qui reste à développer. Plutôt que de se soucier d’éviter une hybridation intérieure ou extérieure, on fait en sorte de pouvoir reconnaitre qu’il y a eu une hybridation, pour supprimer les plantes hybridées.  Cette stratégie est renforcée par la stratégie #h (organisation de l’espace) et une version souple de la stratégie #g (organisation du temps), et convient particulièrement bien aux espèces autogames mais ayant une certaine allogamie (aubergines, poivrons), puisque ces variétés se pollinisent principalement, mais peuvent être hybridées à l’occasion.

e — Planter des espèces différentes mais qui donnent un légume à peu près similaire

Plutôt que de planter plusieurs variétés, on peut planter plusieurs espèces de la même famille, qui donnent des fruits à peu près similaires. Par exemple le chou sibérien (Brassica napus) ne se croise pas avec les choux classiques (B. oleracea). Un autre exemple est le poivron doux (Capsicum annuum), qui peut être doublé de variétés « douces » de C. baccatum, C.  frutescens et  C. pubescens.

f — Planter des espèces peu connues

Une variante de la stratégie précédente, plus orientée vers des hybridations potentielles extérieures, la rareté simulant l’isolation. En ne plantant qu’une variété (#i), le travail de conservation de variété est minimal.

g — Isoler la floraison d’une variété dans le temps

Cette stratégie fonctionne pour certaines espèces, dont il faut connaitre la période de floraison. Il s’agit de jouer sur la date de semi ou la précocité des variétés (temps entre le semi et la floraison). Cette stratégie marche pour le maïs et les tournesols (d’autant plus intéressant qu’on peut à peu près prévoir les plantations agricoles alentours). Peut aussi marcher pour faire pousser deux variétés de fèves en différenciant plantation d’automne et de printemps. La stratégie #b peut aussi avancée la période de floraison et donc éviter des hybridations.

h — Organiser l’espace pour éviter au mieux une hybridation

Cette stratégie peut se résumer à l’isolation du pauvre. Il s’agit d’organiser la culture spatiale des légumes suivant leur type de pollinisation, pour maximiser la pollinisation intra-espèces et minimiser les pollinisations inter-espèces. Pour cela, il suffit d’organiser les variétés des espèces entomophiles en petits groupes, séparés par d’autres espèces. Les abeilles iront de plantes en plantes de la même variété, puis sur une autre espèce, puis rentreront à la ruche avant d’explorer les autres variétés. On peut également sauver les graines des plantes qui sont à l’intérieur d’un bloc, et non sur les côtés. On peut aussi se servir de brises vent pour les variétés anémophiles. Cette stratégie complète bien la stratégie #d.

i — Planter une seule variété

Si la variabilité d’une espèce n’offre pas assez d’intérêt, ne faire pousser qu’une seule variété peut avoir des avantages. Si l’espèce n’est pas cultivée aux alentours, la sauvegarde des graines est très facilitée. Même sans cela, cette stratégie facilite la plupart des autres.

j — Sauvegarder une seule variété

Cette stratégie ne permet pas de sortir des techniques de sauvegardes classiques, mais permet de réduire le travail. Il s’agit de faire pousser X variétés mais de n’en sauver qu’une seule. Chaque année on refait pousser les X variétés mais celle qui est sauvée change à chaque fois. Cette stratégie dépend de la période de viabilité des graines (au moins X-1 années), et de leur condition de stockage.

 

Perspectives

Le cadre étant posé, il reste un énorme travail à effectuer pour pouvoir utiliser ces techniques dans le potager. Parmi ces recherches :

- Trouver les caractères discriminants permettant de reconnaitre facilement les hybrides, si possible l’année même (comme les grains blancs ou jaunes des variétés de maïs blancs), à défaut lors de la première génération;

- Trouver des espèces différentes donnant des fruits ressemblant aux fruits désirés (par exemple trouver des variétés de poivrons douces dans les autres espèces que celle du poivron doux Capsicum annuum)

- Connaître les dates et les périodes de floraison pour les différents légumes et variétés, pour pouvoir éviter une pollinisation croisée

- Dresser une liste des espèces dont le voisinage poserait éventuellement un problème insoluble : c’est à dire la liste des espèces allogames ne pouvant être pollinisées à la main (et donc nécessitant la technique d’encagement alterné) et qui sont susceptibles de produire des graines dans le voisinage (certains légumes qui pourraient poser problèmes sont généralement mangés avant de produire des graines par des jardiniers qui achètent leurs plans ou semences et ne font pas leurs graines).

- Quelles espèces se prêtent bien à l’hivernage en intérieur et dans quelles conditions

- Dresser une liste des techniques compatibles pour chaque légume

On peut rêver, étudier le déplacement des abeilles pour savoir comment placer au mieux les variétés et les ruches les unes par rapport aux autres, ou le nombre de plants à faire pousser ensemble …
Plus généralement, essayer de changer de paradigme en se tournant vers des espèces vivaces (par exemple utiliser le feuillage de la scorsonère comme laitue en début de saison …)

 

Livres utilisés dans le cadre de cet article

Ces livres sont chaudement recommandés pour qui voudrait préserver ses semences (Seed to seed) ou comprendre comment les choses se passent, sortir du cadre, et pourquoi pas créer une variété qui correspond à ses goûts, techniques culturales ou s’intégrant dans une polyculture maison (Breed your own vegetables).

- Seed to Seed: Seed Saving and Growing Techniques for Vegetable Gardeners. De Suzanne Ashworth et Kent Whealy.  
- Breed Your Own Vegetable Varieties: The Gardener’s & Farmer’s Guide to Plant Breeding & Seed Saving. De Carol Deppe.

2632